DICTIONNAIRE DES VERBES QUI MANQUENT
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70 000 siècles de néologie

De Toumaï à Kévin : 70 000 siècles de néologie

Ontophanie, politogenèse, novlangue et SMS

Arnaud SABATIER

« Il en est d’une langue comme d’un fleuve que rien n’arrête, qui s’accroît dans son cours, et qui devient plus large et plus majestueux, à mesure qu’il s’éloigne de sa source. Mais plus un despotisme est ridicule, plus il affecte de la gravité et de la sagesse. Et qui ne rirait d’un tribunal qui vous dit : je vais fixer la langue. Arrête, imprudent ! tu vas la clouer, la crucifier »,
Néologie, ou vocabulaire de mots nouveaux, Louis Sébastien Mercier, Paris, chez Moussard, libraire, rue Helvétius, vis-à-vis celle Villedot, 1801, p. VII (1)

Néo vs ortho

Nés au logis, les mots ? Sans doute. Mais faits pour fuguer. Certes, on parle plus aisément assis autour du feu et l’estomac plein qu’au pas de course, un chopper à la main. Les mots toutefois, une fois nés, sont faits pour quitter le foyer et changer de lèvres, perdre une lettre et gagner un sens, passer la frontière et doubler une consonne, essayer d’autres territoires, d’autres genres, d’autres accents. Vagabonds cosmopolites et migrants infidèles, certains s’en vont, fécondent ici ou là, reviennent parfois, meurent ou renaissent. N’en déplaise aux lexicorigides, les langues se nourrissent de ce bougé incontrôlable et s’épuisent des séjours respectueux ; elles vivent de ces métamorphoses et meurent d’acharnement orthographique et monosémique. L’orthisme ! Oui, voilà bien l’ennemi de la vie et de la culture, le culte létal de la rectitude univoque et de l’intégrité identitaire.

En outre − on l’aura compris, l’enjeu n’est pas linguistique mais politique − au grand dam des prêtres de l’Un-pur, les hommes, comme leurs mots, profitent de ces décalages inassignables, de cette inventivité incalculable, de ces premières fois imprévisibles et grisantes qui rompent l’enchaînement causal des existences programmées ; ils vivent de ces chants in-ouïs (2) que des homo-logues (3) clonés s’évertuent à étouffer.

Enjeu politique, enjeu existentiel aussi, car mourir ce n’est pas – la chose serait trop simple − cesser de vivre, mais cesser de renaître, cesser de changer et d’échanger. Exister, c’est bien plus que vivre, c’est néonaître, c’est inédire une histoire (4).

Tentons alors une petite philosophie de la néologie en commençant par un rapide retour.

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(1) Le livre, paru en 1801, vient d’être réédité en 2009 aux éditions Belin, texte établi par Jean-Claude Bonnet.
(2) La néologie ne doit être réduite à la
néonymie (invention de mots nouveaux, néologisme dû à Guy Brudeau, cf. Introduction à la terminologie, Québec, Morin, 1981) encore moins aunéoverbisme (verbose aigüe dont sont atteints les membres de l’ADVQM) qui n’en sont que la forme la plus spectaculaire mais aussi la plus superficielle. On peut encore, par exemple, à l’aide d’un trait de désunion, réveiller un sens endormi, fatigué par un usage bavard et instrumental de la langue et offrir ainsi une parole neuve, encore inentendue.
(3) On veillera à distinguer l’
homo latin, d’où vient notre homme (et nos femmes, un peu plus de 3 milliards), de l’homo grec, qui signifie le même. L’homo-logue, symétrique du néologue, est donc ici celui qui répète, tel un écho stérile, tel un reflet docile. Il pourrait être aussi − ce qui était le cas en grec − celui qui s’accorde ; mais les musiciens le savent bien, il n’y a d’accord que de notes différentes.
(4) On pense bien sûr aux analyses de Paul Ricœur sur l’identité narrative ; on pourra relire aussi les belles réflexions d’Hannah Arendt sur la différence entre
bios et zoè : l’homme n’existe que pour autant qu’il a une bio-graphie, une vie, non pas seulement à vivre, mais aussi à raconter. Cf. La Crise de la culture, (1954), Paris, Gallimard, Folio essais, 1972, p. 59

1. Toumaï (homo, Tchad, -7 043 841 ; -7 043 815)

Grouik arhhh ou le bruit silencieux des besoins

Toumaï Dac se tait parce qu’il n’a rien à dire (5). Il râle, éructe et crie, il onomatopète. Enfermé dans le cercle étroit de ses besoins, accaparé et pauvre en monde, il vit. C’est tout. Mais c’est déjà presque trop, et cela lui vole tout son temps, son énergie, son intelligence. L’histoire ensuite, lentement mais inexorablement, avance (6). C’est celle des trois homos. Homo erectus d’abord : protologue débutant, il copie, ou plutôt, il indexe. Encore attaché au présent, coincé dans l’instant, dominé par ses instincts, il élabore une nomenclature, un lexique pragmatique et sans fantaisie, sorte de doublon sonore des choses du monde, celles − peu nombreuses au demeurant − qui lui sont utiles.

Puis vient homo sedens, assis donc, le plus souvent autour du feu qu’il commence à bien maîtriser. La grammaire, faut-il le rappeler, doit à la position assise l’invention du passé et du futur. On se souvient et on répare, on prépare et imagine ; c’est l’histoire et la poésie qui s’annoncent. Entre alors en scène homo narrans (7). Bien sûr il compte, il gère ses stocks, il fomente et calcule, il sapience, mais surtout il narre, l’homo. Sématurge (8), artisan du sens, inventeur de signes, il ouvre le monde au possible ; il s’en détache pour mieux le chanter et l’enchanter : ce qui s’est sans doute passé, ce qui aurait pu être, ce qui sera peut-être, ce qui serait si… Cette évolution grammaticale est une révolution symbolique et, simultanément, une révélation ontologique, une ontophanie (9). Telle est la grande nouvelle, pas un mot, ni même une chose mais l’événement du sens : être a lieu et son est le sens (10). Premier épisode de la néologie : être est − monde il y a − ça donne.
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(5) Cf. sur ce point, Picq P., Sagart L., Dehaene G., Lestienne C., La Plus belle histoire du langage, Paris, Éditions du Seuil, 2008. Dac n’est pas un patronyme mais un acronyme qui signifie Dernier Ancêtre Commun.
(6) Rappelons que la Société de Linguistique de Paris (fondée en 1864) stipulait, dès son deuxième article qu’elle n’admettrait « aucune communication concernant, soit l’origine du langage, soit la création d’une langue universelle ». Les choses ont changé depuis peu, sans doute parce que d’autres sciences ont progressé (paléoanthropologie, génétique et neurologie notamment) et les publications sur le sujet s’enchaînent. Cf., entre autres, Aux Origines des langues et du langage, (coll.) dir. Homert, J.-M., Paris, Fayard, 2006.
(7) Cf. Victorri B., « Homo narrans : le rôle de la narration dans l’émergence du langage », Langages, 146, 2002, pp. 112-125.
(8) Σηματουργός : ce beau néologisme, on le doit à Eschyle, Sept contre Thèbes, v. 491.
(9) Même si ça en a le goût, ceci n’est pas un néologisme. Cf., par exemple, Jankélévitch V., Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, I, Seuil, 1980, p. 34.
(10) Ou encore, pour le dire avec les mots de Heidegger qui inspire ce passage, « le langage est la maison de l’être. Dans son abri, habite l’homme », Questions III et IV, Lettre sur l’humanisme, Paris, Gallimard, 1976, p. 67.

2. Aristote (philosophe, Macédoine, -384 ; -322)

Logos et polis ou l’entrelacs des mots et des lieux

Le nécessaire donc était fait : inventer l’invention, faire naître la naissance, possibiliser le possible, commencer à commencer. Nécessaire mais insuffisant car il faut recommencer sans cesse à commencer. On n’est pas durablement nouveau (11) ; on ne s’installe pas dans le commencement. Commencer, c’est rompre, se libérer (12), interminablement. Les hommes, comme leur monde et leurs mots, sont soumis au même principe universel d’entropie qui les rend paresseux et conformistes, réguliers et répétitifs. Ce qui les en préserve, c’est la pluralité, l’échange.

Voilà précisément la grande leçon que l’on doit à Aristote et ses amis, qui pourtant ignoraient l’allemand : avoir repensé le mit-sein, avoir compris le lien intime entre l’être-avec-autrui et le parler, entre polis et logos. Ils vont forger deux mots pour cela : agora et dialogos. L’agora (13) est tout à la fois une incroyable invention urbanistico-architecturale − la place vide −, une indépassable révolution politique − la démocratie − et l’émergence d’une nouvelle parole. La parole, logos, quitte le temple [pro-fanum, diront les Latins]. Elle n’est plus ni secrète, ni sacrée, ni magique ; elle se laïcise, se démocratise, s’horizontalise, elle circule et s’échange. À l’occasion de ses randonnées urbaines, logos tricote, maille, tisse et dessine la géographie réticulée et la société métissée de la cité, polis, qui elle-même offre en retour à logos les parcours les plus divers, les dialogues les plus inattendus, à travers [dia- (14)] ces lieux de sens partagé [-logos], ces con-textes (15).

Le premier épisode de la néologie était ontologique, le deuxième est résolument politique, si l’on entend par là le mode spécifiquement humain d’être-ensemble. C’est la double genèse de la parole publique et de la politique (16), la néologie est alors aussi une politogenèse.
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(11) « Le premier qui a comparé la femme à une rose était un génie, le second, un imbécile », aurait dit Nerval. En revanche, le premier qui l’a cité, était déjà un copieur.
(12) Hannah Arendt est une des rares philosophes à avoir pensé la naissance et le commencement qu’elle assimile plus ou moins à la liberté. « L’homme est libre parce qu’il est un commencement », La Crise de la culture, (1954), Paris, Gallimard, Folio essais, 1972, p. 217.
(13) Agora signifie, on le sait, l’assemblée ou la place publique, mais aussi, on le sait moins, le discours tenu dans ces lieux. Agoreuein [ἀγορευεῖν] veut dire, parler en public, proclamer.
(14) Rappelons que dia- signifie « à travers » et non pas « deux ». D’ailleurs, si la nature se contente de duos pour la reproduction, il faut être trois ou plus pour permettre la naissance du désir, des langues et finalement de l’humanité − ce qui invalide, si besoin était, la théorie fantasque du couple originel.
(15) Ici c’est le latin qui rappelle le lien entre langage et société. Texte et tissu viennent detexere, « tisser ».
(16) Pour reprendre l’expression de Moses I. Finley, L’Invention de la politique. Démocratie et politique en Grèce et dans la Rome républicaine, Paris, Flammarion, 1985. (Politics in the Ancient World, Cambridge University Press, 1983).

3. Leibniz (computeur, Allemagne, 1646-1716)

Calculemus ou la puissance stérile de l’algorithme

Alors là, c’est une drôle d’idée qui bourgeonne dans la tête de ce surdoué. Non disputemus sed calculemus ! Cessons de débattre, de dialoguer et calculons. Bétonnons les chemins qui ne mènent nulle part, tranchons d’une belle équation les interminables querelles métaphysiques et chiffrons les métaphores inquiètes des poètes ingérables. L’idée germe d’une nouvelle langue, la caractéristique universelle, qui permettrait d’« exterminer les controverses dans les matières qui dépendent du raisonnement. Car alors raisonner et calculer sera la même chose » (17). Le mot d’ordre est lancé : paramétrons, quantifions, computons. Il sera reçu 5 sur 5.

Ce qui est visé, c’est l’efficacité, la précision, l’univocité. Inventorier, classifier, ordonner, prévoir et maîtriser. Résorber l’excès, assimiler l’étranger et « exterminer » la différence en construisant une nouvelle langue, saturée, qui livrerait le tout du monde, sans reste et sans ambiguïté. « Exterminer », dit Leibniz, le hasard fait mal les choses. Évidemment cela n’a rien à voir avec les horreurs qui viendront, mais le mot est lâché. Il parle à la fois d’expulsion [ex] et de fermeture des frontières [terminare, borner]. On imagine assez bien tout autant l’inanité du projet que la dangerosité de cette novlangue (18).

Il s’agit donc moins ici du troisième épisode de la néologie que du péril qui guette toujours la parole et les hommes, celui de la clôture puriste, celui du fantasme totalitaire. Ainsi, nous vend-on aujourd’hui la bouillie mondiale d’un néo-globish pour le chant fraternel d’une humanité post-babélique. Mais ce qui manquera toujours aux novlangues, ces monstruosités de laboratoire, ce sont les bruits inspirés de la rue et les trouvailles imaginatives qui surprennent jusqu’à leurs inventeurs anonymes et géniaux.
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(17) Couturat, Opuscules et fragments inédits de Leibniz, Paris, Félix Alcan, 1930, p. 28.
(18) On pense bien sûr à Orwell. On lira aussi avec intérêt le petit livre intelligent et méchant d’Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, Raisons d’agir, 2006. Il analyse la naissance et les ressorts de la novlangue de l’ultralibéralisme régnant, langue douce et neutre qui « substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion, ceux de la conformité et de la soumission ».

4. Kévin (jeune, France, 1995)

C ouf kom jte kif ou le néocodage du parler d’jeuns

Kévin, tchatche en verlan, il textote compulsivement, il msn et sms (19) à tout va, mais est-il un néologue ? Sans doute faudra-t-il attendre un peu avant de répondre (20), mais on imagine assez bien les avis.

D’un côté le puriste pessimiste qui s’effraie de ces transgressions cacologiques et qui ne comprend pas que la fonction première de ce néocodage est stratégique : tromper l’ennemi, occuper les parents à traduire et compter les fautes d’orthographe pendant qu’on S-aime-S. De l’autre, le naïf optimiste qui s’émerveille de cette inventivité technico-poétique − C top 7 lang ! − sans s’interroger sur la factualité sans épaisseur et la répétitivité automatisée de la plupart des échanges.

On peut douter de l’originalité et de la fécondité du Verbe kévinien, certes ; mais peut-être, à sa façon, nous protège-t-il d’un mal plus à craindre encore que sa mauvaise langue : la monologie, parole molle et tiède qui duplique, à l’identique, mécaniquement, sans âme et sans amour, sans erreur et sans errance.
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(19) MSNer, èmessèner, msn-er… le Comité d’Orthisme et de Censure n’ayant pas encore sévi, un joyeux polygraphisme règne encore.
(20) Voir par exemple les analyses du projet « Faites don de vos sms à la science ». http://www.smspourlascience.be/.
Fairon C., Klein J.-R. et Paumier S., Le Langage sms. Étude d’un corpus informatisé à partir de l’enquête « Faites don de vos sms à la science », Presses universitaires de Louvain, Louvain-la-Neuve, 2007.

Le monde, les mots, l’amour, la mort

Il faut donc avant tout comprendre que la langue n’est pas un outil mais un monde, celui que l’on habite. On mesure alors l’importance de l’ouvrir et l’enrichir, tant il est vrai que « les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde » (21). La néologie est le souffle de la langue, elle en est la source pérégrine, la vitalité libre et amoureuse. Car il s’agit bien d’amour.

D’amour… et de guerre aussi pourtant. Et il faut en effet se battre sur deux fronts nécro-logiques. D’un côté d’hypocrites eunuques qui sanctuarisent les langues dans un grand harem académique, espérant les garder indéflorées, privées d’ailleurs, punies de départs, interdites de visites. De l’autre, les proxénètes du message qui euphémisent et distribuent généreusement du verbe à mâcher, les gourous de la com’ qui vous servent un menu global, essoré, lexicalement correct et tellement consensuel. La néologie, diversement, sans dogme ni tabou, résiste.

Les langues sont les textes, les con-textes coécrits, co-vécus de nos histoires. La néologie est l’énergie transtextuelle, généreuse et rebelle, qui préserve de l’illusion mortifère de la fixité des genres, de la virginité des origines, de l’unicité du vrai.

La néologie est une politique du divers (22), une poétique de l’ouvert.
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(21) Wittgenstein L., Tractatus logico-philosophicus, (1921), trad. Gilles Gaston Granger, Gallimard, 1993, 5.6, p. 93. [Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt ; soit, plus précisément, « les limites de mon langage signifient les limites de mon monde »]
(22) Allusion au grand poète exophile Victor Segalen et plus particulièrement à son « esthétique du Divers ». Cf. Segalen V., Essai sur l’exotisme. Une esthétique du divers, Fata Morgana, 1978.

Pour citer cet article
Arnaud Sabatier, «De Toumaï à Kévin, 70 000 siècles de néologie. Ontophanie, politogenèse, novlangue et SMS», www.ddvqm.com, décembre 2009.